Nous connaissons maintenant la considérable influence de l'archevêque de Milan, le cardinal Jean-Baptiste Montini, sur la phase préparatoire et pendant le déroulement plutôt agité et parfois confus de la première session du Concile Œcuménique Vatican II.
Le fait vraiment nouveau (on pourrait presque dire l'épreuve du feu) consistait en la reprise du Concile, sous la direction de la même personne mais dans un rôle absolument différent : celui de chef suprême de l'Église et guide indéfectible du Concile.
Le monde entier, catholique ou non, qualifié ou non, guettait le nouveau Pape, d'autant plus qu'au cours du très bref interrègne de l'Église catholique s'étaient déroulés des événements d'ordre international, et d'autres purement italiens, mais également importants du point de vue psychologique et moral, qui avaient profondément changé le visage de l'humanité ou en avaient tout au moins tendu l'expression.
Il est évident que l'influence de l'Église catholique dans le monde n'est pas seulement spirituelle : Elle se reflète inévitablement dans d'autres secteurs de la vie quotidienne de l'humanité, ne serait-ce qu'en raison de l'intégralité de la personne humaine créée par Dieu : intégralité qu'elle défend vaillamment comme le fondement de tout droit et de tout devoir, de toute liberté et de toute action de l'homme.
L'attente était donc plus que justifiée en ce qui concerne la réouverture des travaux conciliaires sous le nouveau Pape, et les conjectures, les prévisions, les indiscrétions et même les pressions trouvaient une garantie naturelle, sinon une justification intelligente, en ces jours mémorables et riches d'événements.
JOURS DE LUTTE
Pour donner une idée de l'atmosphère tendue qui régnait à la veille de la reprise des travaux conciliaires, il suffit de rapporter l'article de fond d'une revue italienne à grand tirage, qui rend clairement compte de la diversité des interprétations, des points de vue et des évaluations concernant la principale assise de l'Église catholique.
Le titre de cet article est en lui-même significatif : « Pas de compétition entre christianisme et communisme. » Sous le titre « Seconde Phase », écrit la revue, Mario Alicata a publié dimanche matin dans l’Unità, un article de fond dans lequel sont précisées les conditions auxquelles Sa Sainteté Paul VI devrait se tenir, dans la mise en place et la conduite du Concile Œcuménique, pour être lui aussi accepté par les dirigeants moscovites. »
L'exhortation de l'Unità, à l'adresse du Souverain Pontife au moment où il s'apprête à rouvrir les travaux du Concile, se divise en deux parties. Une première partie, où on laisse transparaître tous les doutes, les perplexités et les défiances que le monde communiste nourrit à l'égard du nouveau Pape; celui-ci semble, en effet, d'après les tous premiers actes de son pontificat, s'acheminer sur une route peu convaincante, aux yeux des communiantes. Avec une intention polémique manifeste, Alicata écrit : « Ne pas revenir en arrière, sur la route ouverte par Jean XXIII, mais la parcourir avec prudence, en en corrigeant les excès, et, pourrait-on dire, les erreurs, de direction politique : voilà le devoir que semble s'être assigné Paul VI. »
Ceci dit, on passe à la seconde partie de l'avertissement, là où se précisent, d'une manière assez rapide, les initiatives et les décisions que les communistes attendent de ce Pape et de ce Concile. « Les directives que le pape Montini dictera aujourd'hui au Concile et l'encyclique qu'il a annoncée, écrit l'Unità, parleront beaucoup plus clairement que ses attitudes ambiguës, face à certains des problèmes soulevés, avec une extrême vigueur et un immense élan intellectuel et moral, par Jean XXIII devant la conscience du monde catholique. Elles nous diront jusqu'à quel point la correction en cours attaquera ce qui semble avoir été la véritable nouveauté révolutionnaire introduite par son prédécesseur, dans la doctrine et dans la pratique de l'Église de Rome; c'est-à-dire, la conscience que la fonction universelle et unificatrice de l'Église de Rome ne peut s'expliquer qu'en acceptant une confrontation compétitive avec les autres religions, les autres idéologies et les grands courants de pensée du monde contemporain, et renonçant pour toujours à l'intolérance fanatique et à l'esprit de croisade, et en s'opposant ouvertement à la tendance des vieilles classes dominantes de l'Occident à utiliser, dans leurs propre intérêt, son prestige et son autorité. »
Étant admis que ni l'Unità, ni Togliatti ne s'intéressent le moins du monde à l'effort œcuménique de Rome, tendu vers la réunification des « frères séparés » de toutes les églises chrétiennes, il est clair que la « confrontation compétitive » si chaleureusement recommandée par Alicata, concerne uniquement les « autres idéologies » et les « grands courants de pensée du monde contemporain », autrement dit le marxisme-léninisme. C'est désormais une vieille histoire que celle du défi, de la course, que les communistes fait le grand honneur de proposer aux chrétiens, dans le but édifiant de découvrir, à l'épreuve des faits, qui a raison du Christ ou de Marx.
L'article d'Alicata, si pauvre en nouveautés, n'aurait pas en lui-même, une bien grande importance, s'il n'avait été suivi, quelques heures après son apparition dans les kiosques, du discours à Saint-Pierre, par lequel Paul VI a effectivement ouvert les travaux de la seconde phase du Concile. Toute la dernière partie de l'allocution papale, adressée aux pères conciliaires, concerne justement « le dialogue de l'Église avec le monde contemporain », ce dialogue pour lequel les communistes montrent tant d'intérêt, dans l'intention déclarée de le voir se transformer en la fameuse confrontation compétitive.
Après avoir rappelé que, dans son action évangélisatrice envers le monde, l'Église s'inspire d'un principe supérieur d'amour, Paul VI a dit : « Nous devons être réalistes et ne pas cacher la blessure qui, de bien des régions, parvient à ce synode universel. Pouvons-nous être aveugles et ne pas nous rendre compte que beaucoup de places, en cette assemblée, sont vides ? Où sont nos frères des nations où l'Église est combattue et dans quelles conditions se trouve-t-elle dans ces pays ? Notre pensée à cette évocation s'assombrit, pour tout ce que nous savons et, plus encore, pour tout ce qu'il ne nous est pas donné de savoir, que ce soit au sujet de la hiérarchie, des religieux et des religieuses, ou de nombreux fils soumis à la crainte, aux vexations, aux privations et aux oppressions en raison de leur fidélité au Christ et à l'Église. Quelle tristesse devant ces souffrances et quelle peine que de voir, en certains pays, la liberté de religion et les autres droits fondamentaux de l'homme opprimés par des méthodes d'intolérance politique, raciale et religieuse! » Plus loin, pour conclure son discours, le Pape a encore dit : « Que le monde le sache : l'Église le regarde avec une profonde compréhension, avec une sincère admiration et avec l'intention loyale, non pas de le conquérir, mais de le servir, non pas de le mépriser, mais de le valoriser, non pas de le condamner, mais de le réconforter et de le sauver. »
Une chose apparaît évidente dans les paroles de Paul VI : il ne parle pas de compétition, ni de défis. L'aspect combatif du dialogue demandé par Moscou, échappe à ce point à l'Église qu'elle repousse toute intention de conquête et que, de toute évidence, avec la même fermeté, elle rejette l'idée d'être conquise à son tour; éventualité qu'aucun concurrent, et tant que tel, ne serait autorisé à exclure a priori.
Pas de compétition donc, mais de nombreuses questions angoissantes, posées avec une insistance calme et inflexible par le Pontife aux responsables de la persécution religieuse.
En dehors de toute interprétation et de tout jugement intéressé, le discours par lequel Paul VI a ouvert solennellement à Saint-Pierre, le 29 septembre dernier, la seconde session du Concile Vatican II, a été un discours programme : Il a mentionné chacun des travaux conciliaires qui attendaient les évêques, arrivés à Rome de tous les coins du monde, et on peut le considérer comme un véritable plan d'action du pontificat. Paul VI, toutefois, avait déjà annoncé précédemment qu'il promulguerait sa première encyclique dans quelque temps : Elle sera consacrée, pour autant qu'il nous est donné de le savoir, au thème de l'Église dans ses rapports avec le monde contemporain.
Après avoir rappelé avec émotion le souvenir de Jean XXIII « voix prophétique pour notre siècle, qui résonne encore dans notre mémoire et notre conscience, pour tracer au Concile le chemin à parcourir », le Pontife a illustré les quatre devoirs qu'il assigne à l'Assemblée Œcuménique et à l'Église :
I. — Connaissance ou conscience de l'Église, essentiellement par un approfondissement de la doctrine de l'épiscopat, sans toucher aux doctrines dogmatiques de Vatican I, auquel se relie l’actuel Concile.
II. — Réforme de l'Église.
III. — Rassemblement de tous les chrétiens dans l'unité.
IV. — Colloque de l'Église avec le monde contemporain.
En synthétisant, le mot d'ordre du Concile proposé par Paul VI pourrait être : « Le Christ, l'Église et le monde, » et les 2,900 pères effectivement présents, depuis ce lundi 30 septembre 1963, examinent déjà, dans une atmosphère de très grande sérénité, le schéma fondamental de cette XXIe Assemblée Œcuménique : De Ecclesia.
A suivre…
Extrait du volume : PAUL VI
G. SCANTAMBURLO
Édition; Maison Mame (1964)
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