Toujours en avant ! — II faut, pour bien cheminer, nous appliquer à bien faire le chemin que nous avons plus près de nous, et la première journée ; et non pas s'amuser à désirer de faire la dernière, pendant qu'il faut faire et finir la première. Il me semble que ceux auxquels on demande le chemin du ciel ont grandement raison de dire, comme ceux qui enseignent, que, pour aller à un tel lieu, il faut toujours aller, mettant les pieds l'un devant l'autre. Allez toujours, dit-on à ces âmes désireuses de leur perfection, allez en la voie de votre vocation en simplicité, vous attachant plus à faire qu'à désirer : c'est le plus court chemin.
Notre imperfection nous doit accompagner jusqu'au cercueil ; nous ne pouvons aller sans toucher à terre. Il ne faut pas s'y coucher ni vautrer ; mais il ne faut pas non plus penser voler : car nous sommes si petits que nous n'avons pas encore nos ailes. Marchons donc au petit pas, mais constamment.
N'oublions pas la maxime : Le mieux est souvent l'ennemi du bien. Ne nous dépitons pas si nous nous voyons toujours très imparfaites et ne rêvons pas une sainteté chimérique, mais faisons à chaque instant tout ce que nous pouvons et aussi bien que nous le pouvons.
La statue dans sa niche. — Si une statue, que l'on aurait mise dans une niche au milieu d'une salle, pouvait parler et qu'on lui demandât : « Pourquoi es-tu là ? — Parce que, dirait-elle, le statuaire mon maître m'a mise ici. —Pourquoi ne te remues-tu point ? — Parce qu'il veut que j'y demeure immobile. — De quoi sers-tu là? Quel profit te revient-il d'être ainsi ? — Ce n'est pas pour mon service que j'y suis, c'est pour servir et obéir à la volonté de mon maître. — Mais, tu ne le vois pas ! — Non, mais il me voit et prend plaisir que je sois où il m'a mise.— Mais ne voudrais-tu pas bien avoir du mouvement pour aller plus près de lui ? — Non pas, sinon qu'il me le commandât. — Ne désires-tu donc rien ? — Non, car je suis où mon maître m'a mise, et son gré est l'unique contentement de mon être. »
Mon Dieu ! Que c'est une bonne façon de se tenir en la présence de Dieu, que de se tenir en sa volonté et en son bon plaisir I II m'est avis que Madeleine était une statue en sa niche, quand, sans dire mot, sans se remuer et peut-être sans le regarder, elle écoutait ce que Nôtre Seigneur disait, assise à ses pieds, ne se souciant que d'une chose : rester toujours là!...
Proposons-nous d'être devant Dieu, comme la statue dans une niche, toujours contentes en sa sainte présence.
Une coupe qui ne se vide jamais. — Les actes de charité que nous exerçons par le seul amour de Dieu, sans mélange de notre propre intérêt, sont mille fois plus parfaits que les autres, parce que dans ces actes tout tend purement à Dieu ; mais les services et autres assistances que nous rendons à ceux que nous aimons par inclination sont beaucoup moindres en mérite, à cause de la grande complaisance et satisfaction que nous avons à les faire, et parce que pour l'ordinaire nous les faisons plus par ce mouvement que par celui de l'amour de Dieu.
Sainte Catherine propose à ce sujet une belle comparaison. « Si vous prenez, dit-elle, une coupe, et que vous l'emplissiez à une fontaine, et que vous buviez dans cette coupe sans la sortir de la fontaine, encore que vous buviez tant que vous voudrez, la coupe ne se videra point ; mais si vous la tirez hors de la fontaine, quand vous aurez bu, la coupe sera vide. Ainsi en est-il de nos affections ; quand on ne les tire point de leur source, elles ne tarissent jamais. » Prenons garde d'aimer le prochain uniquement par sympathie ou par intérêt : ce ne serait ni Dieu, ni lui que nous aimerions, mais nous-même.
Assez mangé qui bien digère. — Comment donc se fait-il que les grands saints du désert, mangeant si peu de nos aliments spirituels, étaient néanmoins toujours si forts pour tendre à la perfection ; et que nous qui mangeons beaucoup, sommes toujours si maigres, c'est-à-dire si languissants à la poursuite de nos entreprises ?
Grande folie de vouloir manger plus qu'on ne peut digérer ! Nous n'avons pas assez de chaleur spirituelle pour bien digérer nos exercices : de là vient qu'ils profitent peu.
Ceux qui font bonne digestion corporelle ressentent une nouvelle vigueur par tout leur corps, par la distribution générale qui s'y fait de la nourriture. Ainsi ceux qui font bonne digestion spirituelle ressentent que Jésus-Christ qui est leur nourriture se répand et se communique à tout leur être. Il redresse tout, il vivifie tout.
Ne nous préoccupons pas de faire beaucoup, mais de bien faire ; de prier longtemps, mais de bien prier.
Comme les colombes, et non comme les singes. — Ce que j'ai remarqué dans les colombes, c'est qu'elles pleurent comme elles se réjouissent, et qu'elles chantent toujours un même air, tant pour cantiques de réjouissance que pour cantiques de douleur. Soit qu'elles soient joyeuses ou tristes, elles ne changent point d'air : c'est toujours le même grommellement.
Oh ! Que les saints ressemblent bien à la colombe, qui se réjouit et se lamente toujours sur l'air d'une continuelle égalité !
Ne faisons point comme ceux qui pleurent quand la consolation leur manque, et ne font que chanter quand elle est revenue : en quoi ils ressemblent aux singes et magots, qui sont mornes et furieux quand le temps est sombre et pluvieux, et ne cessent de sauter et gambader quand le temps est beau et serein.
Soyons donc bien abandonnés au bon plaisir de Dieu : Fiat ! Telle doit être notre unique devise.
(Petites leçons spirituelles d'après S. François de Sales.)
Tiré de : Lectures méditées. (1933) (105-1)
elogofioupiou.over-blog.com