le chagrin changé en joie Chapitre X
Jean-Baptiste était rentré à la maison, enchanté de sa leçon et du maître qui la lui avait donnée; il n'avait guère parlé d'autre chose le reste de la soirée, sans que ses parents se lassassent de l'entendre.
— J'étais sûr, dit le grand-père, que l'entant devait avoir du talent !
— Oh! Du talent, grand-père, répondit le petit-fils, à qui sa première leçon de dessin avait révélé qu'il faut travailler beaucoup pour acquérir le talent ; comment en aurais-je, puisque je ne sais rien ! Mais avec le temps et de l'application, cela viendra.
Louise avait été chercher les dessins de son fils, au fond du vieux carton qui les renfermait, et après les avoir étalés sur la table auprès de laquelle elle travaillait, elle les contemplait avec une satisfaction marquée, pendant que le grand-père, qui soupirait de n'en pouvoir faire autant, se faisait rendre compte de ce qu'ils représentaient. L'abbé Durer eut mis sans doute ces productions d'un crayon inhabile à moins haut prix qu'on ne le faisait dans la chaumière, mais après l'heureuse fortune dont elles avaient été l'occasion, il n'eût osé affirmer encore que ce n'était là qu'une perte de temps. Il fut dans l'étonnement, quand le lendemain après la messe où elle avait assisté, Louise lui apprit les rapports nouveaux et imprévus qui s'étaient établis entre Jean-Baptiste et le baron ; il crut à un miracle de la Providence.
« Or, comme la Providence a toujours, pensait-il, de bonnes raisons d'agir, j'incline à croire que la vocation de l'enfant est décidée, et qu'il sera artiste. »
Les bonnes dispositions où étaient entrés les écoliers à l'égard de Jean-Baptiste, ne s'affaiblirent point les jours suivants. Il fut accueilli avec empressement, et devint même un personnage très-considérable, quand on sut que l'oncle de mademoiselle de Saint-Valéry, monsieur le baron d'Orbeuil, ne dédaignait pas de se faire son maître de dessin. Il s'efforça de justilier par sa conduite les témoignages d'estime et d'affection qu'il recevait de ses camarades. Modeste dans ses paroles et réservé dans ses actions, sans rien perdre de sa franchise et de sa gaîté, appliqué à ses devoirs, empressé à obliger, à prévenir les querelles, il devint peu à peu l'arbitre des différends; c'est à lui qu'on s'adressait de préférence pour faire triompher la justice. Cette nature vigoureuse ne pouvait se transformer à demi. Le désir de se montrer digne de l'intérêt dont il était l'objet au château, de ne pas tomber de cette hauteur où il sentait que l'avaient élevé de si précieuses amitiés, et celui non moins vif d'effacer de l'esprit du directeur de l'école et de ses camarades le souvenir de la honte qu'il avait subie, furent, il faut l'avouer, les premiers mobiles de son changement; mais la piété, qui lui était naturelle, ne tarda pas à l'appuyer sur des bases plus solides. ( Tous les jours, à l'issue de la classe, il se rendait au château où il recevait du baron un accueil presque paternel. On causait un peu avant le dîner sur la théorie de l'art; le baron n'était pas toujours très-clair dans ses explications, ni très-sûr des principes qu'il posait, mais il avait affaire à un élève qui savait tirer profit de ses leçons, en dépit de ce qu'elles pouvaient avoir de défectueux. Aussi devenait-il redoutable, quand il se mettait sur le compte de Jean-Baptiste; il entamait un panégyrique dont il n'était pas facile de prévoir la fin; il semblait qu'il lui eût de la reconnaissance de si bien couvrir, par de rapides progrès, les défauts de son enseignement. Aussitôt après le dîner, avait lieu la leçon, qu'aucun autre soin n'aurait pu faire manquer au baron, et l'importance qu'il y attachait était si grande, que chaque jour il répétait invariablement à son élève, quand celui-ci se retirait :
— Surtout ne manque pas de venir demain.
Jean-Baptiste ne faisait pas de moindres progrès dans ses études. Il était moniteur à son tour, et d'une division supérieure à celle que dirigeait son ancien moniteur. Celui-ci ne l'avait pas vu sans une secrète jalousie lui passer par-dessus la tête, comme disaient les écoliers; il était le seul peut-être qui ne se fût pas raillé à Jean-Baptiste; il lui parlait peu, et dans les rares occasions où il le faisait, il prenait toujours un ton dédaigneux ou ironique. Cette provocation détournée n'échappait point à Jean-Baptiste, mais il n'en témoignait rien, bien que ce ne fût pas sans de grands efforts sur lui-même. C'était d'assaut qu'il devait emporter le cœur de ce camarade. Pierre Morin, ainsi se nommait-il, alla un jour de congé se divertir dans les bois de Rosenval. Il y fit la rencontre d'un grand garçon d'un village voisin qui, après lui avoir proposé déjouer aux billes, se prit, à propos du jeu, fort injustement de querelle avec lui. Moins grand et moins fort que son adversaire, il en recevait des coups qui l'étourdissaient, et le mettaient dans l'impossibilité de se défendre; il était sous les pieds de ce méchant garçon, quand Jean-Baptiste qui parcourait aussi les bois de Rosenval, attiré par ses cris, arrive sur le lieu de la scène. Il s'élança sur l'agresseur, pour l'obliger à lâcher prise par une grêle de coups de poing, tout en lui criant dans les oreilles qu'il n'est qu'un lâche de frapper de la sorte un enfant plus faible que lui; tout cela fut pour Jean-Baptiste, exaspéré, l'affaire d'un instant.
— J'épouse sa querelle, entends-tu! lui dit-il.
Mais le grand garçon qui n'était qu'un lâche, comme le lui avait dit Jean-Baptiste, et reconnaissant qu'il a trouvé son maître, prend la fuite en appelant à son secours. Jean-Baptiste, dans la premiere chaleur de son indignation, se met à sa poursuite, et se retrouve non loin de là avec Anaïs et Valentine, qui faisaient une promenade dans le bois. Le grand garçon venait de se réfugier auprès d'elles, en les suppliant, tout en larmes, de le protéger contre un méchant, disait-il, qui l'avait déjà battu, et voulait le battre encore.
— Quoi ! dit Valentine à Jean-Baptiste avec l'accent du reproche, c'est vous qui êtes ce méchant, ce brutal, dont ce jeune garçon fuit l'approche ! Vous ne dépouillerez donc jamais votre caractère violent et querelleur ? De huit jours, monsieur, vous ne paraîtrez au château.
Avant que, remis du trouble que lui avait causé la présence inattendue de Valentine, il ait pu trouver un mot pour sa justification, fille remontait dans sa voiture qui stationnait sur la lisière du bois, et s'éloignait au galop. Le grand garçon avait repris sa course, et Jean-Baptiste, pétrifié, serait resté longtemps à la même place, s'il n'avait été rejoint par le jeune moniteur qui se jeta dans ses bras, en le remerciant avec effusion de ce qu'il avait fait pour lui.
— J'ai été méchant avec toi, lui dit-il, et quand tu m'as vu dans la peine, tu n'as pas hésité à venir à mon secours ; veux-tu de moi pour ami, maintenant ? Ce sera entre nous à la vie, à la mort !
— Je ne demande pas mieux, répondit Jean-Baptiste ; c'est une consolation dans mon malheur.
— Quel malheur ? demanda Pierre.
— Oh ! Rien, j'essaierai de n'y plus penser. Mais cela est injuste, de me condamner sans m'entendre ? C'est mon passé qui me vaut cela ? On est toujours disposé à croire tout le mal possible de moi.
— Non, pas à présent, dit vivement Pierre ; on est disposé au
contraire à croire beaucoup de bien de toi ; je le sentais bien à la jalousie que tu finissais par m'inspirer. Mais qui est-ce qui te juge
mal ? Quel chagrin t'a-t-on fait ? Si tu me prends pour ami, tu dois te confier à moi!
— Ce n'est rien, te dis-je, répliqua Jean-Baptiste; ce qui est fait, est fait, et je suis un fou de m'en occuper si longtemps. Rentres-tu chez toi ?
— Oui, j'ai assez de bois pour aujourd'hui. C'est l'heure où tu vas au château ; je t'accompagnerai jusque-là.
— Merci, je n'y vais pas. Je rentre à la maison. Adieu.
Et pour éviter d'autres questions, Jean-Baptiste quitta en hâte son camarade. Tout prêt de rentrer chez sa mère, il se demanda ce qu'il allait lui dire, pour lui expliquer son retour ; et pour ne pas avoir à révéler sa disgrâce imméritée, il prit le parti de ne rentrer qu'à huit heures comme il en avait coutume, et d'aller se coucher sans dîner, décidé à faire de même pendant les huit jours que devait durer son bannissement.
— Peut-être ai-je été un peu sévère ? dit Valentine à sa compagne, quand elles furent remontées en voiture.
— Du moins ne lui avez-vous pas rendu bonne justice, répondit Anaïs, puisque vous n'avez pas entendu sa défense. Il peut dire à présent contre vous, que voua l'avez condamné sur de simples présomptions !
— Mais quelles présomptions, ma chère ! répliqua Valentine en riant; elles ont bien force de vérité ! Jean-Baptiste à la poursuite d'un garçon tout en pleurs, qui nous demande aide et refuge contre ses agressions !
— Encore était-il nécessaire d'entendre les deux parties ; savez-vous, du reste, que Jean-Baptiste aurait bien pu demander lui-même protection contre ce garçon, qui m'a paru avoir de quinze à seize ans.
— Jean-Baptiste ! il se ferait tuer sur place plutôt que de ne pas vider tout seul sa querelle.
— Pensez-vous qu'il soit huit jours sans reparaître au château ?
— J'en réponds. Il souffrira de sa punition, mais sans se plaindra à personne, sans faire aucune démarche pour excuser sa conduite ou pour obtenir sa grâce.
— C'est beaucoup d'orgueil, dit Anaïs.
— Non; si je ne me trompe, répondit Valentine, c'est plutôt un penchant de son âme, qu'il ignore encore, pour l'expiation et le sacrifice.
— Alors, malgré les coups qu'il donne, répliqua Anaïs, voilà un saint qui commence à poindre. Cette plaisanterie excita la gaîté de Valentine.
— Savez-vous ce qu'est devenu Jean-Baptiste ? demanda monsieur d'Orbeuil au dîner, en s'adressant à Valentine ; il n'a pas paru chez moi. On lui raconta l'aventure du bois.
— Ma chère nièce, dit-il avec feu, vous avez eu tort, ne vous en déplaise, mille fois tort de ne pas demander à l'enfant d'expliquer sa conduite ! Comment ! vous, la justice même, avez-vous pu négliger ce moyen de connaître toute la vérité ? Moi je suis sûr, voyez-vous, que ce grand nigaud dont les larmes vous ont attendrie, est le seul coupable. Une punition de huit jours ! pauvre Jean-Baptiste! (Et pauvre moi, aurait-il pu ajouter.) Voyons, ma nièce, reprit-il, promettez-moi que si je vous prouve qu'il est moins coupable que vous ne l'avez cru, vous n'attendrez pas la fin de ces huit jours pour le rappeler ici ?
— Sans aucun doute, mon cher oncle !
— A la bonne heure ! Un enfant si intelligent ! Savez-vous que je lui dois quelquefois de bonnes idées en architecture ! C'est étonnant comme il me comprend ! Ah! les leçons que je lui donne me feront un jour beaucoup d'honneur.
Un léger sourire passa sur les lèvres de chacune des dames ; elles comprirent que la visite quotidienne de Jean-Baptiste était nécessaire au baron, et souhaitèrent, pour le maître comme pour l'élève, que la délit eût été grossi par les apparences, et que la punition pût être levée. Le lendemain, pendant la récréation de midi, Pierre Morin renouvela sa question de la veille :
— Vas-tu au château ce soir ? demanda-t-il à Jean-Baptiste.
— Non.
— Écoute, lui dit Pierre, j'ai pensé à quelque chose depuis hier. Tu es puni ?
— Peut-être! Mais qu'importe, si je n'ai pas mérité la punition !
— Et à cause de moi ?
— Quelle idée!
— C'est comme ça ! Tu as beau faire le discret, j'en suis sûr ! Hier, comme je te rejoignais, une voiture s'éloignait par la route de la Croix, et dans la direction du château; cette voiture, c'était celle de mademoiselle.
— Oui, mais qu'est-ce que ça prouve ?
— Ça prouve qu'elle t'a surprise à la poursuite de ce méchant qui s'échappait en appelant au secours, qu'elle t'a cru en faute, et qu'elle t'a puni, parce que tu n'as pas ouvert la bouche pour te justifier.
— Est-ce que j'en ai eu le temps ? dit Jean-Baptiste avec un léger haussement d'épaules.
— Tu vois que j'ai tout deviné, répliqua son camarade; mais je ne veux pas qu'à cause de moi tu subisses une punition si injuste, et je ferai tout connaître à mademoiselle.
— Je te supplie de te tenir tranquille ! dit vivement Jean-Baptiste; c'est une première preuve d'amitié que je te demande. Huit jours seront bientôt passés.
Pierre Morin hocha la tête sans répondre, parce qu'on rentrait en classe, mais quand il eut fait prendre place à sa division, et qu'il eut indiqué le travail, on le vit se diriger vers l'estrade du maître, lui parler bas, et entrer, à la suite de cet entretien, dans une petite pièce contiguë à la classe, pour n'en ressortir qu'une grosse demi-heure après. Il avait le visage rayonnant, quand il vint reprendre sa place.
— La vérité se fera jour, dit-il tout bas à Jean-Baptiste surpris, quand il passa près de lui.
Des brochures nouvelles envoyées de Paris, et la lecture des journaux, avaient retenu le baron au salon après le déjeuner, plus longtemps que de coutume. Il se disposait à descendre au village pour éclaircir l'affaire de Jean-Baptiste, quand un domestique entra et remit à Valentine une grande lettre que venait d'apporter un jeune enfant de l'école.
— Que signifie, dit Valentine en riant, ce pli de pétition ! L'école se révolte-t-elle ?
Le baron était devenu tout attention au mot d'école : l'école ne renfermait-elle pas Jean-Baptiste ? Debout, sa canne et son chapeau à la main, il attendit avec quelque anxiété que Valentine rompit le cachet. Elle prit tout haut connaissance de la lettre, qui était ainsi conçue :
«Mademoiselle,
» Avec la permission du maître, mais sans en avoir rien dit à mon ami et camarade Jean-Baptiste, qui ne me le pardonnerait peut-être pas, s'il le savait, je prends l'extrême liberté de vous adresser cette lettre, dont le seul but est de vous présenter mes respects, et aussi de tous démontrer, s'il est possible, l'innocence de mon ami et camarade Jean-Baptiste... »
— Ce qui fait, interrompit Anaïs en riant, que la lettre a bien deux buts, quoi qu'en dise son auteur.
— Allons! Allons! L'exorde n'est pas mal, dit Valentine, et l'intention est excellente...
— Sans doute, et celui qui a écrit cela est un bon enfant, dit le baron; mais voyons, s'il vous plaît, ce qu'il dit plus loin. J'aurais parié pour l'innocence de Jean-Baptiste.
Valentine reprit sa lecture :
— «En voyant hier Jean-Baptiste à la poursuite de ce grand et méchant garçon... »
— Ah ! Interrompit le baron, un peu déconcerté, il était vraiment à la poursuite de ce garçon !
— Mais, papa, croyez-vous qu'on pouvait s'y méprendre ? répondit Anaïs.
— Après tout, l'auteur de la lettre nous dit qu'il s'agissait d'un grand et méchant garçon, dit le baron, pour décharger d'autant son protégé.
— Jean-Baptiste n'en est pas moins répréhensible, mon cher oncle, dit Valentine; l'exercice de la justice distributive ne saurait lui revenir, que je sache.
— Je ne dis pas, mais reprenez votre lecture, ma nièce.
— «... Vous l'avez cru coupable, et vous vous êtes trompée, mademoiselle; il venait seulement de se montrer le meilleur et le plus généreux des camarades. Ah! Vous aurez sans doute bien du regret de l'avoir banni de votre présence, quand vous saurez ce que je vais vous dire...
— Eh bien ! Ma nièce ? dit le baron radieux.
— Continuons, dit Valentine en souriant. « Jusqu'au jour d'hier, j'avais tort de ne pas aimer Jean-Baptiste et je n'avais négligé aucune occasion de le lui montrer ; il me savait donc son ennemi, et cependant, ça ne l'a pas empêché de voler à mon secours, quand j'ai été battu et foulé aux pieds, hier, par ce méchant, qui s'est enfui, comme un lâche qu'il est, devant Jean-Baptiste. Voilà la vérité tout entière, mademoiselle. C'était pour me délivrer de ce méchant qu'il le poursuivait ; ainsi, c'est pour moi qu'il est tombé dans votre disgrâce !
—Ah! Mademoiselle, rendez-lui votre amitié. Si vous saviez, quoiqu'il n'en dise rien, comme il paraît malheureux de l'avoir perdue ! Mais surtout, ne lui dites pas que je vous ai écrit! »
— Suivent les salutations d'usage, ajouta Anaïs, et la signature: « pierre morin, premier moniteur de la seconde classe. »
— Eh bien ! Mesdames, qu'avais-je dit ! s'écria le baron, méritait-il cette sévère punition !
— Je vais me hâter, dit Valentine, de réparer mon erreur. Elle écrivit le billet suivant :
Mon cher Jean-Baptiste
La vérité m'est parvenue; je sais qu'hier vous n'étiez point coupable. J'espère que vous vous rendrez à cinq heures au château ; ce n'est pas avec l'intendant que vous dînerez aujourd'hui, mais avec moi. Votre couvert sera mis à ma droite. Je veux que nous ayons le temps de causer longuement ensemble. « valentine. »
— Mais, dit-elle, après avoir plié et cacheté son billet, Pierre Morin ne mérite-t-il rien ?
Chacun convint qu'il serait bon de lui témoigner l'estime qu'on faisait de sa conduite dans l'occasion présente. Valentine retira d'un meuble un album de gravures très-joliment relié, et, par le même domestique, chargé du billet pour Jean-Baptiste, elle le fit remettre à Pierre Morin avec ces quelques lignes :
« J'aime les jeunes garçons qui vous ressemblent; continuez à être l'ami de Jean-Baptiste, et recevez cet album en témoignage du cas tout particulier que je fais de vous.
La classe finissait, comme le domestique entrait dans l'école. Jean-Baptiste, plus triste encore que la veille, se disposait à partir, quand il fut appelé par le maître, ainsi que Pierre. Ces mots : « Un domestique du château ! » Avaient déjà circulé parmi les écoliers, et ce fut le cœur tout ému que les deux nouveaux amis s'avancèrent. On remit à -l'un et à l'autre ce qui leur revenait. Jean-Baptiste pâlit d'émotion et de joie à la lecture de son billet, et Pierre rougit de plaisir à la vue fie son album.
— Je vois bien que tu as parlé, lui dit Jean-Baptiste; mais, ça va, je ne t'en veux pas; je t'en remercie bien plutôt, je suis si heureux !
— Et moi donc ! dit Pierre en regardant son album ; comme elle est bonne ! Est-ce que je pouvais m'attendre à cela ? Elle me dit de continuer à être ton ami, mais je te l'ai déjà dit, c'est entre nous à la vie et à la mort ; ainsi elle sera contente.
Celui à qui s'adressaient ces paroles n'était plus là ; il avait laissé Pierre entouré de vingt camarades dont les yeux ne pouvaient se détacher de l'album, et il avait pris sa course vers le château. Valentine lui fit le plus aimable accueil ; elle ne craignit pas de lui demander pardon de son erreur de la veille, s'entretint avec lui de ses études, et, quand l'heure de se mettre à table fut arrivée, elle le fit placer auprès d'elle, comme elle l'avait dit. Il fut d'abord un peu timide et embarrassé, mais cependant sans gaucherie; quand la bonté qu'on lui témoigna l'eut encouragé, il se défit de son embarras, et laissa paraître dans l'entretien, la verve originale de son esprit et la sensibilité de son cœur. Il fit ce jour-là de nouveaux progrès dans les bonnes grâces de Valentine et des hôtes du château.
Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,
Ou LA FOI VICTORIEUSE DE L'ORGUEIL; par E. BENOIT. (1853)
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