De même, chacun de nous a sa croix. Nôtre-Seigneur a dit : « Si quelqu'un veut venir à ma suite. » (S. Marc viii, 34.) Il n'a pas dit : « Prenez ma Croix. » Ma croix n'est pas la même que la vôtre, et la vôtre n'est pas la même que la mienne. Chaque croix est faite sur mesure, façonnée pour convenir à un être, mais à nul autre.
C'est pourquoi nous disons : « Ma croix est dure. » Nous pensons que les croix des autres sont plus légères, en oubliant que notre croix est dure pour la seule et simple raison que c'est la nôtre. Nôtre-Seigneur ne fit pas sa Croix ; elle fut faite pour lui. Ainsi la vôtre est faite par les circonstances de votre vie, et par la routine de vos devoirs. C'est pourquoi elle vous pèse tant. Les croix ne sont pas faites en série.
Nôtre-Seigneur s'occupe de chaque âme séparément. Il se peut que, sous la couronne d'or que nous désirons, se trouve la couronne d'épines, mais les héros qui choisissent la couronne d'épines trouvent souvent par-dessous la couronne d'or. Même ceux qui semblent en être exempts, ont cependant leur croix.
Nul n'aurait jamais soupçonné qu'en se soumettant à la volonté de Dieu par son acceptation de devenir la Mère de Dieu, Marie aurait à porter sa croix. Il semblerait aussi, qu'étant préservée du péché originel, elle serait dispensée des peines de ce péché, de la douleur par exemple. Pourtant cet honneur lui valut sept croix, et finit par faire d'elle la Reine des martyrs.
Donc il y a autant de sortes de croix que de personnes : croix du chagrin et du malheur, croix de la misère, croix de l'insulte, croix de l'amour déçu et croix de l'échec.
Il y a la croix des veuves. Souvent Nôtre-Seigneur parle d'elles, par exemple dans la parabole du juge et de la veuve (S. Luc XVIII, 1-8.), quand il blâma les Pharisiens qui « dévorent les maisons des veuves » (S. Marc XII, 40.) ; quand il parla à la veuve de Naïm (S. Luc VII, 12.), et quand il loua la veuve qui mit deux leptes dans le trésor du Temple. (S. Marc XII, 42.) Il leur accorda une attention spéciale peut-être parce que sa Mère était veuve, car Joseph, son père nourricier, était sans doute déjà mort.
Lorsque Dieu enlève un être à nos affections, c'est toujours pour une bonne raison. Quand les moutons ont brouté jusqu'à éclaircir l'herbe sur le flanc du coteau, le berger prend un agneau dans ses bras, l'emporte sur la montagne où l'herbe est verte, et le dépose là ; et bientôt tous les autres moutons viennent à sa suite. De temps à autre, Nôtre-Seigneur retire un agneau dans le champ aride d'une famille pour l'emmener vers ces verts pâturages célestes, afin que le reste de la famille puisse fixer les yeux sur la vraie patrie, et suivre le même chemin.
Il y a aussi la croix de la maladie qui toujours a un but divin. Nôtre-Seigneur a dit : « Cette maladie n'est pas mortelle, mais pour la gloire de Dieu, afin que le Fils de Dieu en soit glorifié. » (S. Jean XI, 4.) La résignation à cette sorte de croix particulière est une des plus hautes formes de prière. Malheureusement, les malades désirent généralement faire tout autre chose que ce que Dieu leur demande.
La tragédie de ce monde n'est pas tant l'existence de la souffrance que son gaspillage. Ce n'est que lorsqu'une bûche est jetée dans le feu qu'elle commence à crépiter. De même le voleur ne commença à trouver Dieu que lorsqu'il fut jeté dans le brasier de la croix. Ce n'est que dans la souffrance que certains commencent à découvrir l'amour. (a suivre)
Extrait de : DU HAUT DE LA CROIX. Mgr Fulton J. Sheen
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