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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

4 mars 2016 5 04 /03 /mars /2016 10:14

Vous est-il parfois arrivé de dire, pour justifier votre égoïsme : « Après tout, il faut bien que je vive ma vie ! »?

La vérité, c'est qu'elle n'est pas réellement votre vie, puisqu'il vous faut la vivre avec tout le monde. Par son étymologie même, la religion n'est pas ce que vous faites dans votre individualité, mais dans vos rapports avec autrui. Vous êtes issu du sein de la société, d'où il découle que l'amour du prochain est inséparable de l'amour de Dieu. « Si quelqu'un dit: « J'aime Dieu », et qu'il haïsse son frère, c'est un menteur ; comment celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas ? » (I S. Jean iv, 20.)

A mesure que les dangers se multiplient, la solidarité humaine devient plus évidente. Les hommes sont plus rapprochés moralement dans un abri antiaérien, ou dans un trou d'obus, que dans le bureau d'un homme d'affaires ou à une table de bridge. A mesure que les chagrins augmentent, un sentiment d'unité s'intensifie. C'est pourquoi on peut conjecturer que c'est sur le Calvaire, cette cime tragique dans la vie de notre divin Maître et de sa Mère, que se révélerait le mieux le caractère universel de la religion.

Il est particulièrement intéressant de noter que dans son évangile, saint Jean relate, avant la parole dite du haut de la Croix par Nôtre-Seigneur à sa Mère, le récit de la tunique sans couture que notre divin Maître avait portée et que les soldats étaient en train de tirer au sort. « Quand les soldats eurent cru­cifié Jésus, ils prirent ses vêtements, dont ils firent quatre parts, une pour chaque soldat, et aussi sa tunique. Or la tunique était sans couture, toute d'un seul tissu depuis le haut jusqu'en bas. » (S. Jean xix, 23.)

Pourquoi, parmi tous les détails de la Passion, celui de cette tunique lui revient-il soudain à l'esprit ? C'est parce qu'elle avait été tissée par Marie. Cette tunique était si belle que ces criminels endurcis refusèrent de la déchirer. Selon la coutume, ils avaient droit aux vêtements de ceux qu'ils crucifiaient. Mais cette fois les criminels refusèrent de se partager la dépouille. Ils la jouèrent aux dés, afin que le gagnant eût la tunique entière.

Après avoir cédé ses vêtements à ceux qui les tirent au sort, Jésus sur le Calvaire va céder maintenant celle qui tissa la tunique sans couture. Notre divin Maître jette un regard sur les deux êtres qu'il a le plus aimés sur terre : Marie et Jean. Il s'adresse d'abord à sa Sainte Mère. Il ne l'appelle pas « Mère », mais « Femme ».

Comme saint Bernard le remarque avec dévotion, s'il l'avait appelée « Mère » elle aurait été uniquement sa Mère. Mais pour indiquer qu'elle devient à ce moment la Mère de tous ceux qu'il rachète, il lui donne ce titre de maternité universelle « Femme ». Puis, désignant d'un signe de tête son disciple bien-aimé qui est présent, il ajoute : « Voici ton fils ». Il ne l'appelle pas Jean, car s'il le faisait, Jean ne serait que le fils de Zébédée ; il ne le désigne pas par son nom, afin qu'il puisse représenter toute l'hu­manité.

C'était comme si Nôtre-Seigneur avait dit à sa Mère : « Vous avez déjà un Fils, et ce Fils c'est moi. Vous ne pouvez en avoir d'autre. Tous les autres seront en moi comme les sarments sont sur la vigne. Jean ne fait qu'un avec moi, et moi avec lui. C'est pourquoi je ne dis pas : « Voici un autre fils ! » mais « Me voici en Jean, et voici Jean en moi ».

C'était une sorte de testament. A la dernière Cène, il avait légué son corps et son sang à l'humanité. « Ceci est mon corps ! Ceci est mon sang ! » Maintenant il léguait sa Mère : « Voici ta Mère ». Notre divin Maître établissait, à ce moment, de nou­veaux liens de parenté ; une parenté par laquelle sa propre Mère devenait la mère de tous les hommes, tandis que nous devenions ses enfants.

Ce nouveau lien n'était pas charnel, mais spirituel, car il est d'autres liens que ceux du sang. Si le sang est plus épais que l'eau, l'esprit est plus important que le sang. Tous les hommes sans distinction de couleur, de race, de sang, ne font qu'un dans l'Esprit : « Car quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est pour moi frère, sœur et mère ». (S. Matthieu xii, 50.)

Dans le Christ, Marie avait vu Dieu ; maintenant son Fils lui demandait de voir ce même Christ dans tous les chrétiens. Il ne lui demandait pas d'aimer un autre que lui, mais il serait désor­mais dans tous ceux qu'il avait rachetés. La veille il avait prié pour que tous ne fassent qu'un en lui, comme il n'y a qu'une même vie pour la vigne et ses sarments. Maintenant il instituait Marie gardienne non seulement de la vigne mais aussi des sar­ments, dans le temps et l'éternité. Elle avait donné le jour au Roi ; et maintenant elle engendrait le royaume.

L'idée même de cette Épouse de l'Esprit devenant la Mère du genre humain nous accable, non pas parce que c'est Dieu qui la pensa, mais bien parce que nous y pensons trop rarement. Nous sommes si accoutumés à voir la Madone avec l'Enfant à Bethléhem, que nous oublions que c'est cette même Madone qui nous soutient, vous et moi, au Calvaire.

A la crèche, le Christ n'était qu'un nouveau-né ; au Calvaire, il est le chef de l'humanité rachetée. A Bethléhem, Marie était la Mère du Christ ; sur le Calvaire elle devient la Mère des chré­tiens. Dans l'étable ce fut sans souffrance qu'elle mit son Fils au monde et devint la Mère de joie ; à la Croix, elle nous enfanta dans la douleur et devint la Reine des martyrs. En aucun cas une femme n'oublie l'enfant de ses entrailles.

Lorsque Marie entendit Nôtre-Seigneur établir cette nouvelle parenté, elle se souvint nettement du début de ces liens spiri­tuels. Comme celle de Jésus, la troisième parole de Marie se rapportait à la parenté. Il y avait bien longtemps de cela.

Quand l'ange lui eut annoncé qu'elle serait la Mère de Dieu, ce qui eut suffi à la lier à tout le genre humain, il ajouta qu'Élisabeth, sa cousine avancée en âge, était alors enceinte : « Et voici qu'Élisabeth, votre parente, a conçu, elle aussi, un fils dans sa vieillesse, et ce mois-ci est le sixième pour elle que l'on appelait stérile, car rien ne sera impossible pour Dieu ». Marie dit alors : « Voici la servante du Seigneur : qu'il me soit fait selon votre parole ! » Et l'ange la quitta.

En ces jours-là, Marie partit et s'en alla en hâte vers la montagne, en une ville de Juda. Elle entra dans la maison de Zacharie, et salua Élisabeth. Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l'enfant tressaillit dans son sein, et elle fut remplie du Saint-Esprit. Et elle s'écria à haute voix, disant : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni. Et d'où m'est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne à moi ? Car votre voix, lorsque vous m'avez saluée, n'a pas plus tôt frappé mes oreilles, que l'enfant a tres­sailli de joie dans mon sein. Heureuse celle qui a cru ! Car elles seront accomplies les choses qui lui ont été dites de la part du Seigneur ! » (S. Luc i, 36-45.)

On admet, à juste titre, que nul mieux qu'une femme qui porte un enfant, ne peut décliner tout service envers autrui. Si l'on ajoute à ceci, noblesse oblige, le fait que cette femme porte en elle le Maître de l'univers, entre toutes les créatures elle aurait le droit de se croire dispensée des obligations sociales et des devoirs envers ses voisins. Les femmes dans cette condition ne vont pas servir, mais se font servir.

Or nous voyons ici la plus grande de toutes les femmes devenir la servante des autres. Sans se targuer de sa dignité en disant : « Je suis la Mère de Dieu », mais comprenant que sa cousine âgée pouvait avoir besoin d'elle, cette Reine enceinte, au lieu d'attendre son heure dans une paisible retraite, comme le font les autres femmes, monte sur un âne, fait un voyage de cinq jours dans la montagne, et a une telle conscience de la fraternité spiri­tuelle que, selon le langage de l'Écriture Sainte, elle le fait « en hâte ». (S. Luc 1, 39.) A suivre.

Extrait de : DU HAUT DE LA CROIX. Mgr Fulton J. Sheen

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