Le grand chemin, c'est la voie par où sont passés tous les saints; le chemin royal, c'est la voie par où passa le Roi des rois lui-même. Or telle est la voie de la croix. On le constate facilement si l'on jette un regard rapide sur l'histoire du monde. L'Ancien Testament, pas moins que le Nouveau, nous offre de convaincants exemples.
A côté d'Abel, agréable à Dieu, nous voyons Caïn qui le persécute. Abraham subit la plus dure des épreuves, en recevant l'ordre d'immoler son fils unique. Job est réduit, sur un fumier, à la plus extrême misère, méprisé de ses amis, insulté par sa propre femme, dépouillé de tous ses biens, privé de ses enfants. Moïse a Pharaon pour l'exercer; David, son fils Absalon; le prophète Elie, Jézabel; Tobie perd la vue et risque de perdre la vie.
Jean-Baptiste sert comme de trait d'union entre la loi ancienne et la loi nouvelle, il est martyr de l'immoralité d'un roi ignoble.
Dès que s'inaugure l'ère nouvelle, par la venue de Jésus, le sang coule. Les saints Innocents préludent au cantique de la souffrance dont le motif est donné par le Maître. De celui-ci, toute la vie fut croix et martyre. Aussi bien, ceux qui tiennent à lui de plus près s'harmonisent sur le ton du sacrifice. Tous ses apôtres furent martyrisés; la Vierge sainte, sa Mère, par les brisements de son âme, fut la reine des martyrs; l'Eglise chante que tous les saints ont beaucoup souffert; ils sont passés, écrit saint Paul, par toutes sortes de tribulations et d'épreuves. « Les uns ont péri dans les tortures... d'autres ont souffert les moqueries et les verges, de plus, les chaînes et les cachots; ils ont été lapidés, sciés, éprouvés; ils sont morts par le tranchant de l'épée; ils ont erré çà et là, couverts de peaux de brebis et de chèvres, dénués de tout, persécutés, maltraités, — eux dont le monde n'était pas digne; — ils ont été errants dans les déserts et les montagnes, dans les cavernes et dans les antres de la terre ! (Heb., XI, 35 et suivants) »
Quelle peinture exacte des conditions primitives de la sainteté héroïque des premiers chrétiens, des conditions dans lesquelles se forment les héros de tous les siècles!
Si donc nous sommes éprouvés, n'en soyons ni attristés, ni découragés; bien plutôt réconfortons-nous, réjouissons-nous même, par la pensée que nous sommes dans une voie absolument sûre, exempte de surprises et de dangers. Nous allons à la vie avec certitude, au vrai bonheur avec sécurité. Ayons devant les yeux la vision des saints. Tous sont marqués du stigmate de la douleur. Il y a bien sujet de joie, à constater que la Providence nous gratifie du même signe, le signe de ses élus.
Ayons, au contraire, de l'inquiétude, si nous marchons au milieu des consolations, de quelque ordre que ce soit. Les bonheurs temporels alourdissent fatalement l'âme; ils ouvrent la porte aux illusions de la sensualité, illusions astucieuses et dangereuses contre lesquelles une vie de privations et d'austérités est une garantie sûre.
Les joies spirituelles, à leur tour, ne sont pas sans danger. Ce sont, sans doute parfois, des fruits de la grâce, douceurs pieuses, satisfactions surnaturelles : avec elles, on va au ciel, mais comme par des sentiers écartés de la grande route, passant au travers des terres; de temps en temps, on a de la peine à les découvrir, quelquefois ils manquent tout à fait, on ne sait plus où aller, on fait mille détours, on cherche quelqu'un à consulter pour se tirer d'embarras; on a perdu bien du temps.
Sans compter que ces suavités risquent de donner prise aux illusions de la sentimentalité ou aux illusions de la personnalité; celles-ci comme celles-là sont une forme déguisée de l'orgueil de l'esprit, de l'orgueil du cœur et pervertissent la dévotion, lui enlevant sa vérité, donc sa valeur et son mérite.
Combien il vaut mieux aller par la voie de la souffrance! On y est en sécurité. Comme il n'y a que les saints qui la suivent, on peut y avancer sans crainte, sans rien demander à personne, les yeux fermés; quelle joie si on les ouvre, on voit à chaque pas que l'on suit les vestiges de ceux du bon Maître!
Extrait de : LES SAINTES VOIES DE LA CROIX - M. Henri-Marie BOUDON (Chapitre II, du premier livre)
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